Il est un digne enfant d’Alger et fils qui a grandi à Ben Aknoun, à 7 km du centre-ville. Du fait du centre universitaire et des deux Lycées, il aime dire de son quartier qu’il est une sorte de Quartier Latin.
Après des études de philo ensuite de droit, c’est finalement le cinéma qui aura eu raison de lui. Sa présence à la fac ne durer que la matinée, ses après-midi il l’est passé à la cinémathèque à voir jusqu’à deux films par jour.

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Boudjemaa Kareche ,VIP du Cinema Algerien | 05 août 2009

Entretien réalisé par Samir ARDJOUN

Boudjemâa Karèche : En 1969, Alger avait été choisi pour organiser le grand festival panafricain. J'étais en quatrième année de droit et cet événement fut décisif pour moi. Je ne l'ai jamais oublié ! Peux-tu imaginer cette ville à la fin des années 60, accueillant toute la culture africaine de l'époque (théâtre, musique, expositions, sculptures, etc...) ? C'était extraordinaire ! En même temps, une rétrospective des films africains se tenait à la Cinémathèque. On trouvait de tout : les premiers films de Youssef Chahine, ceux de Sembene Ousmane, de Mohamed Lakhdar Hamina… C'est à partir de là que j'ai eu un autre regard sur le cinéma. Je me rappelle une phrase d'Ousmane: "Le cinéma pour moi, c'est l'école du soir". Tout est dit ! Ensuite, j'ai fait connaissance avec l'ancien directeur de la Cinémathèque, Ahmed Hocine. Le plus algérois des algérois. Il m'aime bien, me trouve intéressant et finit par me proposer un poste d'animateur pour une période de trois mois. J'accepte. Je devais faire la programmation (à l'époque, nous avions beaucoup de distributeurs), organiser des conférences, faire vivre cet endroit. Il faut que tu saches que j'avais terminé mes études et que je comptais travailler aux affaires étrangères. Comme tu peux le constater, je n'aspirais pas devenir ce que je suis actuellement. Les trois mois se sont terminés, Hocine insiste pour que je travaille avec lui en tant que conseiller culturel. Et c'est ainsi que pendant huit ans, je suis resté dans le domaine du cinéma. De 1970 à 1978, je créais des salles de cinéma, animais des débats, etc... Et puis arrive le jour où Hocine me donne les clés de la Cinémathèque. Je m'y attendais. A ton avis, qu'ai-je fais ?

Boudjemaâ Karèche

 

J'ai l'impression que depuis votre nomination au poste de directeur en 1978, beaucoup de choses ont changé ?

B.K. Tu connais un peu l'histoire de l'Algérie ? Tu es au courant que ce pays a failli disparaître. Alors pourquoi le cinéma ne disparaîtrait-il pas ? Tout comme le football, la littérature ou bien l'économie. Nous sommes dans un pays abîmé, pour ne pas dire un autre mot. Beaucoup d'anecdotes peuvent être utilisées pour expliquer ce déraisonnement total. Lorsque j'étais maître d'internat à Ben Aknoun dans les années 60, je pouvais descendre en ville pour un rendez-vous sans me soucier du retard. Je me rappelle parfaitement du dernier bus de nuit. Il arrivait à 23h37. Tu vois ce que je veux dire. Aujourd'hui, pour me rendre à Alger, je mets près de deux heures. Un trajet que je parcourais en moins d'1/4 heure. Quelque chose s'est déglinguée dans ce pays. La situation est devenue difficile, les choses sont difficiles et tout particulièrement dans le domaine du cinéma. Permets-moi de te donner quelques chiffres pour que tu puisses bien saisir l'ampleur du drame. 
L'année 1975 fut l'année faste du cinéma algérien. 1500 personnes venaient à la Cinémathèque. Aujourd'hui, lorsque nous arrivons à cinq cent personnes, j'offre un coup à boire à mes collaborateurs. 

Taïeb Djazouli en compagnie de Boudjema Karech et de René Vautier à la Madrague, septembre 2004

Toujours en 75, l'Algérie obtient la palme d'or avec Chronique des années de braise de Lakhdar Hamina. 44 millions de spectateurs en Algérie. C'est énorme pour un pays qui compte 20 millions d'habitants. Aujourd'hui et pour faire des comparaisons, la France, avec ses 60 millions d'habitants et ses 3000 salles de cinéma, enregistre 160 à 170 millions de spectateurs. En Algérie, il y a zéro spectateur. Attention, tu dois bien le noter, zéro spectateur. Ensuite, tu as la distribution. En 75, il y avait 260 films de nationalités diverses par an. Aujourd'hui, il n'y en a aucun. Et pour terminer, la production. Tous les ans, on pouvait compter jusqu'à 5 films algériens. Actuellement, c'est le vide absolu. Si je devais te résumer en une seule phrase la situation actuelle, je dirais que nous sommes à l'état zéro du cinéma. Il y a de quoi pleurer mais il y aussi de quoi espérer. Il faut tout remettre à plat. Je redeviens une sorte de pionnier. J'aide une personne à faire un film, à le distribuer ou bien à créer une salle. En ce moment, je suis entrain de donner un sérieux coup de pouce à un ami qui vit dans un bled perdu à 300 km d'Alger. Tu vois la folie. On est entrain de redémarrer à zéro et c'est peut-être de là que viendra l'espoir. C'est un peu naïf mais j'y crois. Pour quelles raisons le cinéma algérien s'est-il retrouvé dans cet état ? L'Algérie a failli disparaître. Durant une décennie, nous n'avions pas de gouvernement. C'était le terrorisme, la violence, la destruction et l'insécurité. Trois ans auparavant, tu serais venu chez moi pour m'interviewer et non à la Cinémathèque. J'y venais rarement… 
Vous aviez fermé les portes de la Cinémathèque ? 
B.K.
Les 13 salles de la Cinémathèque d'Algérie n'ont jamais fermé leur porte. On continuait à projeter des films. Souvent, on me téléphonait pour me dire qu'il n'y avait qu'un seul spectateur. Je leur répondais de lui faire la projection. Par exemple, là où on se parle (la plus petite des salles de la cinémathèque), une bombe a explosé. Grâce à dieu, aucun blessé. Mes collaborateurs ont repeint les murs et n'ont jamais prévenu les autorités ni les médias. On a imposé un système de vigilance et tout cela a duré dix ans. 

Que sont devenues les sociétés de distribution et les boîtes de production ? 
B.K.
Nous étions auparavant un pays socialiste. C'est pour cela que nous avions trois sociétés d'état dans le cinéma. Suite aux changements radicaux de la gestion administrée à la gestion privée, tout a disparu. L'ancien n'est pas totalement mort et le nouveau pas totalement né. L'Etat ne veut pas donner aux sociétés privées. Le cinéma est réduit en miettes à cause de ce système. Si, par exemple, un appareil tombe en panne, il faudra que je me débrouille pour trouver une pièce détachée car il n'y a pas d'entreprise qui vend les pièces dont j'ai besoin. Heureusement, il y a une nouvelle relève qui voit le jour. Ils ont compris ce que pouvait leur apporter le cinéma et notamment dans la distribution. La preuve, la date de sortie du film Silence, on tourne fut la même qu'en France. Ca fait plaisir ! 

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Que pensez-vous de toutes ces salles où l'on projette des copies VHS à l'aide d'un rétroprojecteur ? 

B.K. C'est scandaleux. Que la police aille faire son travail. C'est du vol et c'est dramatique. C'est le rôle de l'Etat d'aller les arrêter. Tu te rends compte, c'est une sorte de piraterie. On ne peut pas concevoir la projection d'un film en VHS avec un rétroprojecteur devant cinq cent personnes. On ne voit ni n'entend rien. Je ne vais tout de même pas te définir une image ou bien la beauté d'un plan dans son format réel. C'est autre chose. Cela n'a rien à voir avec le cinéma. 

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Que faut-il faire pour sauver le cinéma algérien ? En tant que directeur de la Cinémathèque, est-ce que vous avez une solution ? 
B.K.
Il faut sauver les êtres humains. Quand on abat les cinéastes ou les comédiens devant leur domicile ou bien en pleine rue, comment veux-tu parler de cinéma ? Il faut sauvegarder les vies humaines. Je crois qu'actuellement, une structure se met en place. J'en reste persuadé. La preuve, les films de Youssef Chahine (Silence, on tourne), de Yamina Benguigui (In'challah dimanche !) et de Merzak Allouache (L'autre monde) sont projetés en Algérie. Et au niveau de la production, sept nouveaux films vont se tourner incessamment sous peu. Il va falloir se serrer les coudes. Et puis, je pense qu'à chaque fois qu'un jeune ira voir un film, il ne deviendra jamais terroriste.

Entretien réalisé par Samir Ardjoum DOSSIER CINEMA ALGERIEN