GHAOUTI BENDEDOUCHE, RÉALISATEUR, À LIBERTÉ

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“Je me demande si nous devons continuer à faire du cinéma”

Près de 10 ans après le début de sa préparation en 2007, L’archipel de sable, du cinéaste Ghaouti Bendedouche, a été projeté le 19 avril dernier. Dans cet entretien, le réalisateur revient sur les problèmes rencontrés tout au long de cette aventure cinématographique et son constat du 7e art en Algérie

Liberté : Votre film L’Archipel de sable, dont la production a commencé en 2007 dans le cadre de la manifestation “Alger, capitale de la culture arabe”, a connu beaucoup d’obstacles avant d’être finalisé. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Ghaouti Bendedouche : Ça s’est fait dans l’urgence, c’était la période où Mme Khalida Toumi était ministre de la Culture. Le scénario de mon film avait été déposé le plus normalement du monde, avec un dossier complet, un devis, etc. Il y avait une commission d’évaluation pour sa faisabilité. Après cette étape, il y a eu le financement, et nous n’avons pas obtenu plus de 4 milliards de centimes, alors que celui d’autres projets s’élevait à 15 milliards. Cet argent arrivait ensuite par tranches espacées d’une année, voire plus. Cela s’est toujours passé ainsi, à moins d’avoir des portes qui s’ouvrent grâce aux contacts et ressortir aisément avec un gros chèque. Nous n’avons pas fait ça, et ça ne veut pas dire que d’autres sont plus cinéastes que nous.

Liberté : Des passages du film ont été projetés en 2013, mais sa sortie officielle était toujours incertaine. Pourquoi ?

Ghaouti Bendedouche : À cette époque, il n’y avait pas encore les DCP (Digital Cinema Package, ndlr) et les blue-ray, nous faisions le film sur un support de 35 mm, parce qu’il y avait des salles avec un appareil de projection de ce genre. On nous a annoncé qu’il fallait s’en procurer un. Or il n’était pas disponible, et le seul qui existait devait être loué à hauteur de 35 millions de centimes l’heure.

Les difficultés ne se sont pas arrêtées là, puisqu’on nous a dit, lorsque nous avons voulu projeter le film, que la copie était inutilisable pour une projection dans le cadre d’un festival, forum ou lors d’un évènement international, car incompatible.

Liberté : Maintenant, répond-il à ces normes ?

Ghaouti Bendedouche : Oui, après avoir refait le mixage, l’étalonnage et le sous-titrage pour aboutir à une projection qui répond aux normes internationales. Il fallait faire du raccommodage qui avait aussi un important coût financier.

Liberté : Pensez-vous que votre long métrage a perdu de sa fraîcheur après toutes ces années ?

Ghaouti Bendedouche : Non, je ne crois pas, le sujet est toujours d’actualité, et le sera encore demain, parce qu’il dénonce une violence qui se produit à l’heure actuelle à l’échelle mondiale.

Liberté : Après cette expérience, quel constat faites-vous du cinéma algérien actuel ?

Ghaouti Bendedouche : Il est déficitaire. Je peux faire un parallèle entre aujourd’hui et hier.

Dans le passé, le 7e art algérien avait acquis ses lettres de noblesse, la preuve est que la majorité de ses films avaient été récompensés dans des festivals internationaux, grâce à des cinéastes comme Mina Chouikh, Mohamed Chouikh et beaucoup d’autres qui s’étaient grandement imposés, et des films comme Moisson d’acier, qui a eu le grand prix du tiers monde, l’épée d’or, celui des artistes arabes et d’autres. Il y a aussi une désertion du public des salles, le plus gros du problème est là.

Liberté : Qu’en est-il des jeunes réalisateurs ?

Ghaouti Bendedouche : Il y a des jeunes qui ont des projets extraordinaires, mais quand ils voient l’état des lieux, ça ne les encourage pas. À ce sujet, j’interpelle les décideurs afin de prendre en charge cette jeunesse qui cherche un moyen de les réaliser, car ils sont une arme qui pourra défendre l’Algérie.Mais ce que je veux dire à ces faiseurs de rêves et passeurs de passion de nous faire regarder nous-mêmes sans nous haïr.

Liberté : À votre avis, quelles sont les conséquences de cette situation ?

Ghaouti Bendedouche : Cette situation a mené des cinéastes à quitter l’Algérie, comme Allouache et tant d’autres. Maintenant, il faut d’abord être connu à l’étranger avant d’être reconnu en Algérie. Je me demande alors si nous servons à quelque chose ou si nous devons continuer à faire du cinéma.  Il y a des responsables qui ont fait que les films algériens ne soient pas assez connus. Les films qui sont projetés à l’étranger sont choisis et promus, ce sont des bureaucrates qui n’ont aucune connaissance du domaine et ne sont même pas cultivés qui prennent en charge ce côté-là. Comment se fait-il que les festivals nationaux, comme celui d’Oran ou de Mostaganem, soient organisés sans l’implication des auteurs de films et des cinéastes, ou que certains films soient projetés et pas d’autres ? Je dirais que cela incombe à une absence de politique cinématographique et culturelle, parce que ces domaines-là sont inhérents à la vie de notre société, et un pays sans arts est un pays condamné à disparaître un jour ou l’autre.

On a fait de nous des tubes digestifs qui ne pensent plus à ces choses-là.

Entretien réalisé par : Yasmine Azzouz

http://www.liberte-algerie.com/culture/je-me-demande-si-nous-devons-continuer-a-faire-du-cinema-270938

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